Carine Guillaud a quitté le monde du conseil en stratégie pour lancer relocalisations.fr, en découvrant pendant le premier confinement les pénuries de masques, tests, respirateurs. « J’ai été effrayée que l’on puisse mettre un pays comme la France en danger. ». Son Think tank, depuis s’est bien installé avec des projets très concrets, notamment le lancement très remarquée de l’opération  « 24 heures pour relocaliser » appelée à être organisée dans toutes les grandes villes de l’Hexagone. Carine Guillaud est ce mercredi 6 juillet, l’invitée du dîner parisien des FFI au Sarté, privatisé pour l’occasion à partir de 19 h 30. – Pour s’inscrire- Nous l’avons interviewée avant son intervention qui s’annonce passionnante. – Réactualisé : la voir – Elle n’a pas franchement sa langue dans sa poche…

« J’ai une vision 360 du conseil en stratégie »

Les FFI : Carine, pouvez-vous vous présenter ? 

Carine Guillaud : J’ai une double formation : je suis diplômée de l’Essec et j’ai un Dess en Droits des Affaires et Fiscalité que j’ai passé à Assas. J‘ai créé relocalisations.fr après un passé essentiellement dans le conseil en stratégie chez Accenture puis à la tête de la filiale française d’un cabinet anglo-saxon qui opère sur une niche en ayant quasi exclusivement de grands groupes ayant une implantation internationale – NDRL : 600 collaborateurs, 30 bureaux dans le monde- Avec ces différentes expériences j’ai pu acquérir une vision 360° du conseil en stratégie : j’intervenais aussi bien sur des repositionnements stratégiques, des roadmaps, des business plans ou bien encore de de la mise en oeuvre, du change management et du leadership avec des déploiements de programmes à l’échelle internationale.

« La pénurie des masques m’a révoltée. J’ai voulu comprendre »

Les FFI : c’est ce qui vous a incité à créer relocalisations.fr ?

CG : non, le déclencheur a véritablement été la crise sanitaire et le premier confinement. A l’époque je travaillais avec la Chine, et du jour au lendemain  ils m’ont dit : « Tout est à l’arrêt, on ne travaille plus et on ne sait pas quand cela va reprendre ». Ce n’est vraiment pas dans leur culture d’arrête de travailler. Là, j’ai réalisé qu’il se passait quelque chose de grave. Les pouvoirs publics ne réagissaient pas et certains nous incitaient à aller au théâtre pendant qu’à l’écoute de ce qui se passait en Asie je transformais ma maison en blockhaus, achetais un congélateur supplémentaire, et remplissais trois frigidaires pour faire vivre toute ma famille. Le premier jour du confinement des livreurs sont passés déposer la balançoire que j’avais commandée pour mes enfants… Ils se protégeaient avec des filtres à café en guise de masques ! Toute cette affaire m’a révoltée ! C’est là que j’ai décidé de me lancer dans une grande enquête sur la pénurie des produits en France. J’ai eu besoin de comprendre davantage en me posant la question : est-ce que la pénurie de masques, tests, respirateurs est la « faute à pas de chance » ? Ou  est-ce plus profond, plus endémique ? Et dans ce cas, ce serait encore plus grave. J’ai mené mon analyse avec ma casquette de conseil en stratégie.

« La question était de savoir combien de produits étaient vulnérables. Je suis tombée des nues… »

Les FFI : quelle a été votre méthodologie ? Vous l’avez fait seule ? 

CG : Cela m’a pris neuf mois pour analyser et sortir une méthode. J’ai réalisé cette étude à partir de la base de données des douanes françaises. Elles sont publiques. Je l’ai épluchée avec Cyril Ebersweiler qui est depuis reparti à Singapour. Il a créé l’un des plus gros accélérateurs au monde Hax qui est à Shenzhen pour la partie hardware et à Los Angeles pour la partie marketing. Nous sommes donc partis de la base de données des douanes françaises. Ces fichiers retracent tous les flux entrants et sortants entre la France et le reste du monde sur une base de 10 000 références produits. Cela nous a permis d’identifier des produits dits vulnérables qui répondent à deux critères. Le premier, c’est la concentration. Est-ce qu’un produit vient d’un pays fournisseur unique, en l’occurrence la Chine ou le Bangladesh ? Auquel cas, on applique un second critère qui est celui de substitution. Ce produit venant de façon prépondérante d’un pays fournisseur unique, peut-on le trouver quand même dans la zone Europe Méditerranée – EuroMed- en quantité suffisante ? Si ce n’est pas le cas, il y a un problème. Car nos voisins sont incapables de faire face à la demande, leurs chaînes de production ne sont pas prêtes. La question était de savoir combien on avait de produits qui étaient vulnérables.  Et en faisant les analyses, je suis tombée des nues. 

« De cette analyse, s’est fait le besoin d’agir »

Les FFI : qu’avez-vous donc découvert?

CG : On quantifie ces produits vulnérables à 60 milliards d’euros en valeur d’importation pour une assiette qui est d’environ 250 milliards. Un quart des produits importés peut être qualifié de produits vulnérables. C’est une situation gravissime. Il y a une culpabilité de certains économistes de nous avoir assénés sans arrêt : « la balance commerciale est mauvaise ?  Ce n’est pas un vrai problème. »  Pour beaucoup d’entre eux, ceux qui jugeaient la santé d’un pays par la structure de la balance commerciale passaient pour des ignares, ils ne comprenaient rien à l’économie !  Et ce sont souvent ces mêmes économistes, pour ne pas les citer, qui viennent aujourd’hui faire la morale ! « C’est gravissime, on a laissé trop dériver les choses au point de dépendre de nos fournisseurs étrangers sur un nombre de produits beaucoup trop importants.  De cette analyse, s’est fait le besoin d’agir.

Les FFI : Avez-vous pu étudier tous les secteurs ? 

CG : Cette base est une nomenclature de 10 000 références produits mais qui est elle même divisée en catégories. Nous avons retenu une vingtaine de secteurs qui ne dépendent pas de la politique publique. Ont été exclus, donc, certains secteurs qui relèvent de l’énergie et des transports. Idem pour l’agriculture. Pour vous donner une idée, chaque année la France importe 500 milliards d’euros de produits et de matières premières, et sur ces 500 milliards, on en a analysé la moitié.

Un think Tank engagé dans un tour de France !

« Nous disons aux industriels : « aidez nous à sortir de ces pénuries ! »

Les FFI : depuis votre crédo est : «et si nous (re) commencions à produire ce que nous consommons… »

CG : Oui, nous pensons que c’est possible et que c’est souhaitable…surtout dans un pays qui compte 5,5 millions de chômeurs ! Sur une base de 10 000 références, nous extrayons 250 produits représentants une « niche » de 60 milliards d’euros en valeur d’importation ! Nous nous tournons vers les industriels en leur disant : « aidez-nous à sortir de cette vulnérabilité ! Vous voulez diversifier vos activités ? Regardez, il y a un marché en France et très certainement en Europe ». Car si on n’arrive pas à se fournir auprès de nos fournisseurs européens, c’est qu’il y a aussi un problème chez eux. C’est donc une aubaine pour les industriels qui voudront s’y intéresser. Mais pour réussir, l’innovation a un rôle clé : c’est elle qui va donner un vrai coup d’avance aux entreprises françaises. Cela ne viendra pas de la robotisation, les Allemands le font déjà cinq fois plus que nous, ça ne sert à rien d’investir uniquement dans ce domaine. La stratégie de rattrapage quand le concurrent est très loin devant n’a jamais rien donné. Nous croyons beaucoup plus au saut technologique, c’est la théorie du leap-frogging technologique que les Indiens ont mise en pratique avec succès.

« Notre idée initiale : faire un Tinder de la relocalisation… »

Les FFI : Pour défendre votre cause, vous vous êtes lancée dans un tour de France de la relocalisation !

CG : Nous avons créé une opération qui s’appelle « 24 heures pour relocaliser. » qui vient de débuter à Rouen en juin dernier. Cette opération sera déployée dans quatre grandes villes de province à la rentrée puis dans toute la France. Notre idée initiale était de faire le Tinder de la relocalisation mais les entrepreneurs ont besoin de se voir alors nous démarrons avec des opérations dans les villes où nous faisons venir des distributeurs comme Décathlon, Lucibel, Cosmogen et nous leur demandons les produits qu’ils veulent relocaliser. A l’aide de partenaires locaux et nationaux (les CCI, le medef, Plastalliance, France Clusters, OFG…) nous identifions des entreprises prêtes à se diversifier et compétentes pour aller sur ces produits. L’idée est de constituer des petits groupes d’industriels qui vont reconstituer à eux-seuls les chaînes d’approvisionnement des produits identifiés. Ces groupes, aidés des distributeurs vont intégralement repenser le produit à l’aide de notre méthode ITACC 4.0 TM : en 24 heures ils passent de l’idée d’un produit relocalisable à la définition d’un modèle économique et technologique. Chaque opération inclut également des étudiants car nous voulons leur donner l’envie de travailler dans l’industrie. Quoi de mieux que de les intégrer directement aux groupes de travail des entrepreneurs !

Sélectionner les bons projets et les bonnes équipes…

« Le modèle industriel est plus propice au bonheur… »

Les FFI : Votre think tank comprend également des jeunes diplômés, vous avez à ce sujet, là aussi, des convictions fortes…

CG : Oui ! On ne pourra réindustrialiser la France sans la jeunesse. Or beaucoup trop d’étudiants d’école de commerce ou d’école d’ingénieurs vont dans le conseil ou les banques d’investissement et c’est une honte, je n’hésite pas à le dire ! La France forme des ingénieurs…qui ressortent banquiers ! On marche sur la tête ! Pour ma part, j’ai fait l’Essec, jamais on ne m’a parlé de l’industrie. J’ai été poussée vers le conseil et l’audit. J’étais une femme donc j’étais destinée à faire du marketing de luxe chez l’Oréal. Ce n’est pas une caricature, c’est une réalité. Or je considère que c’est un problème car on oriente les jeunes vers des métiers qui sont extrêmement stressants. Le métier de conseil est très formateur mais vous tirez un trait sur dix ans de votre vie, sans compter le taux de burn-outs. Je ne parle pas non plus du nombre de divorces, etc. Le modèle industriel est beaucoup plus sain, beaucoup plus propice à l’équilibre vie personnelle, épanouissement dans le travail. Je rencontre beaucoup de diplômés de belles écoles qui se sont reconvertis dans des métiers d’artisanat et qui en sont heureux ! Je l’associe à une crise profonde à la fois culturelle et morale du travail. Qu’est-ce que l’on peut produire et de quoi peut-on être fier ? Les métiers industriels, quand vous regardez de près, ne sont pas confrontés à ces phénomènes de burnout.  Cela tient avant tout à la compréhension de ce que l’on fait. Au sens que l’on donne à son travail. Vous réalisez un produit ? Vous pouvez en être fier, le montrer à un copain ou à votre famille. Ça a l’air bête mais les gens savent pourquoi ils se lèvent le matin.

Les FFi : quelles sont les prochaines étapes de votre think tank  ? 

CG : Nous agissons toujours sur deux axes : le premier c’est d’influencer les décideurs, le second c’est de faire du concret avec notre tour de France des relocalisations des « 24 heures pour relocaliser. »  L’idée est d’accompagner les projets, on veut éviter l’effet soufflet: « on s’est vu pendant 24 heures, c’était sympa ! » On le fait vraiment avec l’ambition de réindustrialiser la France. Nous sommes soutenus par beaucoup de partenaires et notamment Origine France Garantie qui offre une certification au projet de son choix,  Bpifrance, EY, Compagnum, des CCI qui offrent des missions d’accompagnement aux entreprises qui se distinguent aux 24 heures pour relocaliser. Notre objectif est de constituer un fonds d’investissement pour soutenir dans les projets que l’on voit passer et auxquels on croit. Un projet d’investissement, c’est aussi investir sur une équipe et l’entente de cette équipe. Et là avec notre format « 24 heures », on tire vite des enseignements ! On les fait travailler tard le soir avec un petit stress qui est celle de la présentation orale devant le jury. C’est un très bon premier filtre qui permet de voir une multitude d’aspects à la fois l’aspect financier et humain du projet.

« Nos politiques sont mal informés »

Les FFI : quelles sont vos relations avec les politiques ? 

CG : J’ai découvert qu’ils étaient mal informés.  Notre mission est de les accompagner dans ce domaine.  Notamment sur la stratégie de la Chine, sur les défis démographiques de l’Asie, sur le dynamisme économique de cette zone. La plupart des décisions qui sont prises en France, par les politiques ou les entrepreneurs ne sont pas des décisions éclairées. On a une vue très parcellaire du monde. On connaît la France, l’Allemagne, l’Italie, mais le reste du monde est complètement occulté…

Les FFI : et ces politiques vous écoutent-ils ?

CG : David Lisnard a publié une tribune dans le Figaro reprenant nos argumentaires. On a aussi vu le cabinet de François Bayrou. Le Commissaire Général du Plan avait réalisé une étude un peu similaire à la nôtre. Les maires / présidents de communauté urbaines sont très à l’écoute également. Le maire de Roue Nicolas Mayer-Rossignol a soutenu nos activités depuis le début, le maire de Caen, Joël Bruneau est dans la même dynamique. La région des Hauts-de-France nous également toujours manifesté son soutien et son intérêt !

« Je n’ai surtout pas envie de rentrer dans le jeu politique »

Les FFI : Cette action peut-elle passer par un mandat politique ? 

CG : Non ! Je ne rentre pas dans le jeu politique et je n’ai surtout pas envie de le faire.

Les FFI : les politiques sont-ils les seuls fautifs ? Quid des responsabilités des chefs d’entreprise ? 

CG : Pour avoir analysé le sujet à fond pendant neuf mois, je fais ce bilan : dans les années 1980 l’influence culturelle des Etats-Unis est extrêmement forte. La France et les élites françaises rêvent du modèle américain : celui de l’argent facile, rapide. L’industrie qui a fait notre force est cataloguée has-been. L’élite française a fait le choix de devenir une société de services. Et elle se donne même bonne conscience avec la mondialisation – et je suis d’autant plus à l’aise pour en parler que j’ai des origines asiatiques. Une sorte de culpabilité du colonialisme fait adhérer les élites à un mouvement mondialiste qui va s’avérer destructeur pour notre économie nationale…On a sabré l’industrie et donc les classes populaires françaises pour nous donner bonne conscience ! Seulement on a tué l’industrie sans jamais avoir réussi à devenir une vraie société de services ! Quand vous regardez le PIB, on voit la part de l’industrie qui baisse et se réduit de moitié. Mais par ailleurs, c’est un virage raté pour les services. L’Allemagne, elle, a fait un choix très différent.  Elle a investi massivement pendant ce temps-là pour offrir une qualité. Le reste du monde produit à tour de bras en étant moins cher mais avec une moins bonne qualité…  L’Allemagne, elle, s’est mise à investir énormément pour continuer à produire en up-gradant la qualité. Ils ont robotisé, augmenté leurs salariés. En France, on a voulu supprimer la production et ne garder que le marketing et la commercialisation. On s’est calé sur le modèle américain. C’est l’erreur stratégique de notre pays. Une erreur monumentale.

« Relocaliser avec une réalité durable »

Les FFI : Peut-on encore réparer cette erreur ? 

CG : Elle est réparable mais nos dirigeants doivent encore changer d’état d’esprit et ce n’est pas encore le cas. Il ne sortent pas de ces années 1980-2000. Ils restent alignés sur les Etats-Unis qui, eux, sont en train de faire un énorme demi-tour en enchaînant les mesures incitatives à la production que l’on n’avait jamais vues avant ! Pour percevoir des fonds publics dans le cadre de travaux d’infrastructure, 100% des matières premières doivent venir des Etats-Unis et ce taux doit être de 60 % pour des matériaux intermédiaires.

Les FFI : Vous n’avez jamais cherché à rencontrer Emmanuel Macron ?

CG : Non, iI faut influencer là où l’on peut. La crise sanitaire a énormément joué. Les français, quelles que soient les classes sociales ont compris aujourd’hui l’erreur d’avoir délocalisé !  Il est apparu évident de relocaliser. Notre objectif est que cela ne soit pas qu’un thème de campagne électorale mais une réalité durable. Une véritable cause nationale qui transcende les partis politiques.

« Un projet qui n’est pas qu’industriel, mais qui est véritablement patriotique. »

Les FFI  : comment avez-vous rencontré notre mouvement ? 

CG : Par Gilles Attaf. Je l’ai contacté car je voyais bien que nous étions très alignés idéologiquement et méthodologiquement : nous avons le même but, les mêmes méthodes pragmatiques,  les mêmes convictions.

Cela va, du reste, au-delà de l’industrie car nous sommes très attachés au modèle méritocratique de solidarité et de promotion sociale que permet le modèle industriel. Il s’agit d’un projet qui n’est pas qu’industriel, mais qui est véritablement patriotique.

Les FFI : Avez-vous un premier ressenti sur notre club ? 

CG : J’ai hâte de découvrir l’ambiance, l’ADN du club ! J’ai l’impression que  c’est comme une grande famille, je suis impatiente de voir…!

Voici la vidéo :

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